Vendredi 4 novembre 2011, 12h42.
J'achète un billet de train pour Venise. Je retourne devant la gare, j'attends. Il faut faire vite. Le voilà, débouchant des escaliers qui remontent du souterrain. Je lui fait comprendre qu'il doit continuer à courir. Je lui prends son encombrant sac et nous courrons. Nous traversons toute la gare. Mais pourquoi les quais sont-ils si loin du hall d'entrée, pourquoi ce grand espace inutile, à part pour y mettre des bancs où les clochards peuvent dormir la nuit? Je ne sais pas si je saurais un jour. Je lui reprends le ticket des mains et je le composte. Coup d'oeil furtif au tableau des départs, pour être sûr. Voie 5. Juste devant nous. Nous courons jusqu'à la voiture la plus proche, en passant devant la locomotive de queue, son horrible odeur de graisse et de gazole, son air gras et chaud. Je pose le sac dans le train.Nous l'avons eu.
Je déteste les adieux. Je les hais encore plus sur les quais de gare. On se sert dans les bras.
Immense moment d'apaisement.
C'est le scellement, le scellement d'une amitié. Je suis certain que j'aurais au moins une personne sur qui compter et réciproquement, aussi, je serai présent.
C'est aussi une promesse, la promesse que toutes ces longues discussions, les anciennes, à Nancy; les nouvelles, en attendant un train au bord du Grand Canal à Venise, en marchant sur le Carso avec une vue 180° sur le golf de Trieste, ne resteront pas que des mots, que tous ces projets, petits et grands, nous allons les réaliser, et qu'ils seront les premiers d'une longue liste.
Ressentir tout cela, sans avoir à parler, ça fait du bien. C'est un peu de simplicité.
Je le regarde monter, prendre son sac, se retourner pour me regarder une dernière fois, puis il prend la poignée en main, pousse la porte et s'engage dans la voiture. Avant que la porte ne se soit refermé, je suis parti. Il est 12h44. Le train part derrière moi, je passe les portes qui me ramènent à l'intérieur, je marche lentement, je n'ai pas encore complètement repris mon souffle. La petite course, dans le sens inverse, me laisse encore un peu haletant.
Pour m'éviter toute pensée des plus tristes, je pense, je me rappelle.
426h et 39min plus tôt, soit le jeudi 27 octobre à 18h.
Je suis à Gorizia, où j'ai passé une très bonne journée. Le cours du matin a été très intéressant, facile à comprendre. J'ai mangé dans la cafétéria d'un grand centre commercial en Slovénie et l'après midi, ce fut la correction du travail de notre groupe. La prof a aimé nos idées qui méritent un bon approfondissement. On élabore notre stratégie. J'adore mon groupe même si je comprends pas tout ce qu'ils disent. Je me fait déposer à la gare pour rentrer à Trieste.
Je composte mon billet. Voie 1. Je m'assois sur un banc. La première vague arrive ce soir, la plus grosse, les deux espagnols. Mais bien sur je ne sais pas à quel heure ils arrivent. Je pense à ce que je vais faire pendant mes 40min de train, pour faire passer le temps plus vite. Ce n'est pas un problème, j'ai de quoi m'occuper. J'appelle le portable de Victor, Anne Sophie répond. J'essaye de lui faire dire à quelle heure ils arrivent à Trieste. 19h04. Ah tiens comme moi.
18h05. Coup de téléphone. Il me rappelle. Petit qui-pro-quo. Ils viennent de comprendre que j'attendais un train aussi. Et il me font remarquer que peut être on allait être dans le même train. Je confirme. Le train que je prends vient de Venise.
On va être dans le même train. Je gagne un long moment. Un long trajet où je n'aurais pas à attendre, à les attendre. Il me font savoir qu'ils sont à l'arrière du train.
Et à partir de là, je sens que le quart d'heure à attendre sur ce quai va être particulièrement long. J'attends du mauvais côté du quai. Je faisais en sorte d'être à l'avant du train et ne pas à avoir à marcher sur toute la longueur du quai à Trieste. Premier objectif, aller le plus lentement possible jusqu'à l'autre bout. J'essaye de ne pas marcher trop vite. Impossible. Arriver à l'autre bout en trente deux secondes. Je reste debout. J'attends une distraction pour me faire un peu oublier le temps. Je n'en trouve pas. Je m'assois. Ma jambe. Je ne réussis pas à la faire rester immobile. Mon impatience se traduit par cette espèce de convulsion. Mon corps se noue. J'ai faim. Je n'ai plus rien à manger. Je veux que le temps accélère. Je hais le temps. Je veux voir ce train arriver. Je fixe le virage à ma droite. C'est par ici qu'ils vont arriver. Il n'y a aucun mouvement, juste la lumière du soleil déjà bien bas dans le ciel. Mon regard fait des allers-retours entre les quais et ce virage au cas où ils se passent quelques choses d'un côté ou de l'autre. Mais rien. Je songe à faire quelque chose pour m'occuper, quelque chose que j'aurais du faire dans le train. J'oublie vite l'idée. Comment pourrais-je me concentrer sur quoi que ce soit.
Sur les rails, à ma gauche un train arrive, non pas de fausse joie. Celui que j'attends vient bien de la droite. C'est le train qui va à Udine. Il est 18h15. Une distraction! En faite non. Quatre personnes descendent et six montent. C'est fini en une minute. Déjà le train repart. Un couple de cyclistes, en combinaison, vient se poser contre le garde-corps de l'escalier à cinq mètres de moi. Quelle mauvaise distraction. Ils s'embrassent un peu trop fougueusement, c'est malheureux qu'ils soient incapable de faire la distinction entre espace public et espace privée et qu'ils obligent tout le monde à voir ça. Je me remet au plus vite à fixer le virage. J'ai l'impression de voir la lumière des feux du train apparaître à chaque instant. J'ai les jambes prêtes à me faire sauter sur mes deux pieds au premier aperçu de la locomotive.
Un bruit faible. Mes sens aux aguets ne ratent rien. Trois secondes plus tard, une lumière sur les arbres, qui s'intensifie. Une forme sombre avance et sort de la pénombre, deux phares jaunes viennent éclairer la gare. Apparaissent les voitures. Elles émettent une lumière presque bleue, réconfortante et accueillante qui promet la chaleur et le confort d'un siège avant d'arriver dans son chez-soi. Je suis debout avant même d'y avoir songé. Le bruit augmente, la locomotive se rapproche encore. Au moment où elle passe devant moi, elle me fait sentir son odeur, elle fait crisser ses freins. Désagrément que tous, d'un accord informulé acceptons connaissant la promesse de cette machine. Je suis sur la ligne jaune. Mes yeux sont d'une rapidité inaccoutumée et scannent l'intérieur de chaque voiture. Au cas où, ils seraient à l'avant. Je ne les vois pas. Le train s'arrête, finalement. Je n'ai pas vu l'intérieur des trois dernières voitures. Je monte. Je rentre dans la première, je la traverse, je regarde chaque personne. Personne. J'en sort, je passe le sas et je rentre dans la deuxième. Je la traverse, toujours personne. Je m'engage dans le sas. Première porte. Deuxième porte. Un visage derrière la vitre. Victor. La porte s'ouvre. Je lui serre la main. Le visage d'Anne-Sophie apparait à droite. Un grand sourire et un grand cri. Je la retrouve. Enfin. Ca me fait tellement plaisir. Les vingt minutes que je viens de passer ne sont qu'un souvenir lointain, déjà oublié. Je m'assois auprès d'eux. Tout commence maintenant.
S'ensuit ce qui restera une de mes meilleures semaines de ma vie italienne. Mais aussi certainement la seule fois où mon immense chambre m'aura paru presque petite, où la longue marche du Carso m'aura paru courte, où j'aurais trouvé il sanctuario di Monte Grisa beau. Cela aura également été faire Halloween dans un bar qui aurait dû être fermé avec huit turcs, cinq roumains, deux belges, trois polonaises et douze espagnols de passage, danser sur les musiques d'un portable et leur apprendre le rock. Hors du temps. C'est arracher des affiches immenses dans la rue pour les plier en 12 dans un sac qui voudrait être trois fois plus grand, c'est traverser la ville pour se sortir un peu mais surtout pour aller chercher un excellent tiramisu pour satisfaire le quota de notre espagnol, s'arrêter chez H&M pour voir la différence avec l'Espagne et rester 45min à l'intérieur pour essayer des vêtements que nous ne mettront jamais mais repartir avec une paire de chaussettes, c'est dormir cinq heures, se lever à 5h30 et aller dans une Venise sous un ciel blanc, très belle et presque vide, pour une biennale d'Art Contemporain des plus intéressante, c'est 30min d'attente pour vivre un Turrell (ou le Promethée de la lumière), c'est être ivre de violence et de brutalité à cause d'artistes qui recherchent la facilité, c'est ne plus avoir de pieds mais se faire un bon macdo, c'est parler, parler beaucoup, un retour en train dans une autre dimension, et un retour dans une ville morte, ce sont des jours de soleil, des cours incroyablement longs, des tests psychologiques, des disputes récurrentes et bientôt séculaires, des soirées avec les colocs, des pizzas, des pâtes, les petits plats de notre légendaire cuisinier, Fringe à trois sur le canapé, Misfits sur deux écrans, Millenium, mais surtout la découverte et la redécouverte d'amis géniaux.
Ne me reste que Coldplay que je continue à écouter en boucle et des centaines de souvenirs. Je suis à nouveau seul. Epuisé, heureux et pleins de nouvelles résolutions et petits projets.
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