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dimanche 25 décembre 2011

Passeggiata Notturna


Tirare.

Je tire la lourde porte centrale, rentre rapidement, ouvrant au minimum la porte, ne voulant pas faire rentrer le tohu-bohu infernal de l'avenue à cette heure de pointe.

Wouah.

Je ne pense pas avoir déjà vécu un passage entre deux univers aussi opposé.  Du froid, du vent, du bruit, du cahut, l'obscurité à la chaleur, le calme, la douce lumière. L'intérieur de cette église est, je ne sais pas, très inhabituel. Ce n'est pas une église catholique c'est certain, probablement une église orthodoxe. C'est un espace presque carré, haut; un balcon forme un U  au dessus de l'entrée, créant une transition avec l'extérieur. Au centre, rien, seul le magnifique dallage de marbre. Sur trois côtés, une double rangée de stalles. Et sur le dernier, un jubé, proche du mur du fond. Tout est peint ou sculpté. Ne laissant que peu de place au vide. Pourtant, cela ne crée pas le sentiment d'étouffement qu'il est possible de ressentir dans certaine église baroque. La lumière est émise par deux immenses lustres d'argent et de très haut candélabres situés devant le jubé. La lumière est faible et douce, mettant en valeur cet espace et donnant une vision presque juste de ce que pouvait être la lumière dans ce lieu en un autre temps.

Seul un homme est présent, un veil homme, sur la gauche, assis sur une stalle dont il a retiré le cordon rouge dissuadant normalement de s'assoir. A côté de lui un seau, un balais et une serpillière. Il me fixe. Il ne me lâche pas des yeux. Il est très ridé et un peu vouté. Le poids de toute une vie pèse sur ses épaules, marquée de grands moments de souffrances et de nombreuses résignations. Je ne peux continuer à le regarder. 
Il est un rappel trop fort à ce qu'est la dure réalité du monde, au fait que tous mes rêves sont ceux d'un jeune naïf qui ne sait pas ce qui l'attend, qui ne veut pas voir, pas encore.
Il est comme une vanité posé au milieu d'un tableau, tableau qu'est cette église, rappelant que la vie n'est pas que plaisir, que la mort nous attend.
Il est comme le capharnaüm de la rue, une opposition complète à cette église à laquelle il est complètement dévoué, pour la mettre encore plus en valeur.

Je me rends soudain compte que cette ambiance si particulière n'est pas seulement dû à ce lieu, à sa lumière. Une mélodie et des chants résonnent, flotte dans cet air. Un orgue et un choeur d'hommes. La mélodie est extrêmement douce et porte l'esprit, le libère; ces voix, si graves, le font revenir, incite à s'arrêter, s'installer et penser.

Je veux m'assoir. C'est impossible. Je marche, très lentement, les yeux se promenant sur ce qui m'entoure mais ne voyant pas vraiment Je me mets à penser, à tout, surtout à rien.



"J'ai une nouvelle affiche trop belle, le cours de photographie est toujours aussi ennuyant mais j'ai pu réfléchir à tous mes petits projets photos. Il y a une semaine nous étions le 11/11/11 et à 11h11min11sec je fixais ma montre. J'ai revu l'expo d'art contemporain où expose Marco, c'est vraiment très réussi, à la sortie de l'université, la mer et le ciel ont cette couleur rouge-rose qui suis les beaux coucher de soleil, laissant la ville en contrebas dans l'obscurité de la nuit, magnifique. 
Donc ce soir, je fais l'urba sur Gorizia, demain matin je rencontre Steven pour le tandem,  après je vais visiter le musée d'art contemporain au palais Revoltella avec les jumelles, il faut que je rentre en contact avec magda pour savoir si nous faisons quelque chose dimanche, ce serait bien d'aller au concert le soir, un peu dégouté d'avoir loupé la projection de Drive en VOSTI, quand je rentre je dois penser à télécharger le nouvel album de Florence & The Machine, il faut que je me décide où je me fais mon petit-gros voyage du 16 au 21 décembre. Il faut que je me dépêche de me décider. Si j'ai des billets d'avion à m'acheter il vont vite augmenter. C'est dans…un mois. Nous sommes le 18 novembre … le 18, le 18 novembre. 

Deux mois. Cela fait maintenant deux mois que je suis dans ce pays. Deux mois que j'habite via Gambini, dans ma grande chambre de 25m2, où j'ai si souvent froid, une semaine que j'ai décidé de ne plus me mettre sur mon canapé, où je n'arrive pas à travailler. Deux mois que j'habite avec Lorenzo, Simone et Luaï. J'ai l'impression que cela fait tellement plus longtemps. Les jours passent tellement vite. Les semaines passent beaucoup trop rapidement. Mais ça doit être parce que j'aime vraiment cette vie italienne. J'aime mon appartement, ses imperfections, la nouvelle fenêtre en carton, les robinets d'eau froide.  J'aime cette sensation que j'ai si souvent, en arrivant dans la rue, ma rue, en montant ces quatre étages, si longs, de mon immeuble, en ouvrant la porte et en m'avançant dans le couloir, jusqu'au moment d'ouvrir la porte de la chambre, qui bloque toujours un peu, cette sensation qui me fait me demander, mais qu'est ce que je fais là, où est ce que je suis, pourquoi je ne suis pas en France. Ce sentiment d'être perdu, de ne pas être à l'endroit où je devrais être, au milieu de gens qui ne parle pas ma langue et qui ne vivent pas de la même manière. Cette sensation tellement déroutante. Et bien je l'aime aussi, parce que c'est tellement agréable de se sentir plonger dans quelque chose que l'on ne connait pas et de découvrir un peu plus tous les jours. J'espère , vraiment, pouvoir continuer à la connaitre, en Italie, cette année et après, dans les autres pays dans lesquels j'habiterais.

Il est temps que je sorte, si seulement j'avais pu m'assoir, je serais rester très longtemps. J'aurais probablement sorti mon carnet et mon crayon, pour écrire; j'aurais probablement sorti mon livre, pour lire; j'aurais probablement simplement posé mon sac et ma nouvelle affiche au sol, pour continuer à penser.

Spingere.

Je pousse cette lourde porte et sort rapidement. Je me retrouve face à la mer, la large avenue et sa circulation m'en séparant. Je prends la direction de l'appartement. Je m'engage dans la première rue à gauche, tournant le dos à la mer. J'avance. Je croise tous ces italiens, ces magasins, ces bars, ces bâtiments.  Cette ville. Je veux continuer à la découvrir, qu'elle me surprenne, encore. Je pense à la liste des choses qu'ils me restent à visiter, elle est encore longue. Demain, elle réduira un peu. Et pour la première fois, je n'irai pas seul. Les jumelles. Deux italiennes qui vont devenir mes amis. Les premières personnes en dehors de mes colocataires avec qui j'ai pu discuter librement, être moi même, rire, comme avec mes amis, et en italien. 

Je m'arrête devant un magasin de chaussures, il a du potentiel. Je rentre. Les quelques modèles de chaussures homme sont à l'entrée, à gauche. Il me faut de nouvelles chaussures. J'ai deux paires, une avec des trous, l'autre qui me détruit les pieds. Je sais exactement les chaussures que je veux. C'est le problème. Beaucoup ne passe pas l'examen du premier regard ou celui du prix. Mais là, deux paires pourraient passer avec un A+, je reviendrais. J'ai envie de marcher, de réfléchir.

Je ressort dans le froid. J'aime tellement marcher, sentir la fraîcheur et le vent sur mon visage, seul. Je repense à cette année, qui sera probablement comme ces deux premiers mois. Très solitaire. C'est assez régulièrement difficile de se dire que l'on ait seul, physiquement seul loin de ses amis. Que l'on ne pas aller quelques part, n'importe où avec eux, parler de tout et surtout de rien. Mais où rencontre-t-on les autres, les erasmus?Dans les soirées erasmus. Je sais depuis toujours que je n'en ferais pas partie, mais le savoir n'est pas le vivre. Etre dans son appartement quand les autres, qui ont l'air sympathique rient, s'amusent autour d'une bière, s'invitent à des soirées, des sorties, forment un groupe. Je n'aime pas me rendre compte de cela. Mais je n'aime pas les bars, je n'aime pas la bière, c'est trop bruyant et j'y suis transparent. Je ne me suis jamais lié d'amitié avec quelqu'un de cette façon, je ne m'y sens pas moi-même et ce n'est pas ce que je suis. 
Je vais me faire de vrais amis, plus lentement mais plus surement. Des italiens en feront partis, pour que je progresse dans cette langue que j'aime tant, mais aussi parce que j'apprécie ces italiens. J'aime leur pays. Je suis sur la bonne voie. 
J'ai accepter tout cela. 
Je vais continuer de faire en sorte que cette année soit exceptionnelle.

Je reçois un sms. Je suis Piazza Garibaldi, je traverse à l'orange, comme toujours. Je suis bientôt arrivé. Rien d'intéressant à récupérer devant tous les magasins qui ont mis leur cartons devant leur entrée. Je sors mon portable italien qui envoie des sms et reçoit des appels, avec option radio et réveil. C'est Laura, la jumelle. Je mange avec elles demain à midi, nous irons au musée après.

Je vais passer ma journée à parler en italien. Je vais parler toute la journée une langue dont je ne connaissais presque rien il y a encore deux mois. C'est vraiment génial, se sentir progresser, se souvenir des mots que l'on a entendu, que l'on a compris, plus ou moins rapidement, avec ou sans aide et les réutiliser, se rendre compte que l'on fait une faute ou que la phrase est juste. Mais surtout se rendre compte de l'immense marge de progression, de tout le chemin à parcourir, une promesse de jours encore chargés en surprise et en découverte.

Je passe devant tous ces bars slovènes, à travers le nuage de fumée. Je passe devant Eurospesa, encore ouvert, pas de course ce soir. Je tourne à gauche pour m'engager via Gambini. Je monte un peu la rue, la traverse en biais. Je lève les yeux. La chambre de Simone est allumée. Ma main, dans la poche gauche de mon jean cherche la clé au bout rond, la sort et l'insert dans la serrure. Je passe la porte, regarde machinalement la boite au lettre et pousse la porte de gauche avant d'allumer la lumière. L'ascension commence. Ces marches sont horribles, trop basses et les étages trop haut. 1er étage. Je me fais les spaghettis ou les pâtes tubes? Le noeud bleu sur la porte de gauche, deuxième étage. Les spaghettis fines, elles sont plus rapides à cuire et j'ai faim, avec la sauce rouge pomodori. Troisième étage, Geogiev. Bientôt arrivé. Retour dans la poche, à la recherche de la clé à bout carré. Trouvé. J'arrive devant la porte. Par reflex, regard par le petit occulus. La cuisine est allumée. J'ouvre la porte, elle couine. Je suis chez moi. 

"Ciao!"





samedi 12 novembre 2011

Una settimana a Trieste

Vendredi 4 novembre 2011, 12h42.
J'achète un billet de train pour Venise. Je retourne devant la gare, j'attends. Il faut faire vite. Le voilà, débouchant des escaliers qui remontent du souterrain. Je lui fait comprendre qu'il doit continuer à courir. Je lui prends son encombrant sac et nous courrons. Nous traversons toute la gare. Mais pourquoi les quais sont-ils si loin du hall d'entrée, pourquoi ce grand espace inutile, à part pour y mettre des bancs où les clochards peuvent dormir la nuit? Je ne sais pas si je saurais un jour. Je lui reprends le ticket des mains et je le composte. Coup d'oeil furtif au tableau des départs, pour être sûr. Voie 5. Juste devant nous. Nous courons jusqu'à la voiture la plus proche, en passant devant la locomotive de queue, son horrible odeur de graisse et de gazole, son air gras et chaud. Je pose le sac dans le train.Nous l'avons eu.

Je déteste les adieux. Je les hais encore plus sur les quais de gare. On se sert dans les bras. 
Immense moment d'apaisement. 
C'est le scellement, le scellement d'une amitié. Je suis certain que j'aurais au moins une personne sur qui compter et réciproquement, aussi, je serai présent.
C'est aussi une promesse, la promesse que toutes ces longues discussions, les anciennes, à Nancy; les nouvelles, en attendant un train au bord du Grand Canal à Venise, en marchant sur le Carso avec une vue 180° sur le golf de Trieste, ne resteront pas que des mots, que tous ces projets, petits et grands, nous allons les réaliser, et qu'ils seront les premiers d'une longue liste.
Ressentir tout cela, sans avoir à parler, ça fait du bien. C'est un peu de simplicité.

Je le regarde monter, prendre son sac, se retourner pour me regarder une dernière fois, puis il prend la poignée en main, pousse la porte et s'engage dans la voiture. Avant que la porte ne se soit refermé, je suis parti. Il est 12h44. Le train part derrière moi, je passe les portes qui me ramènent à l'intérieur, je marche lentement, je n'ai pas encore complètement repris mon souffle. La petite course, dans le sens inverse, me laisse encore un peu haletant. 

Pour m'éviter toute pensée des plus tristes, je pense, je me rappelle.



426h et 39min plus tôt, soit le jeudi 27 octobre à 18h. 
Je suis à Gorizia, où j'ai passé une très bonne journée. Le cours du matin a été très intéressant, facile à comprendre. J'ai mangé dans la cafétéria d'un grand centre commercial en Slovénie et l'après midi, ce fut la correction du travail de notre groupe. La prof a aimé nos idées qui méritent un bon approfondissement. On élabore notre stratégie. J'adore mon groupe même si je comprends pas tout ce qu'ils disent. Je me fait déposer à la gare pour rentrer à Trieste.

Je composte mon billet. Voie 1. Je m'assois sur un banc. La première vague arrive ce soir, la plus grosse, les deux espagnols. Mais bien sur je ne sais pas à quel heure ils arrivent. Je pense à ce que je vais faire pendant mes 40min de train, pour faire passer le temps plus vite. Ce n'est pas un problème, j'ai de quoi m'occuper. J'appelle le portable de Victor, Anne Sophie répond. J'essaye de lui faire dire à quelle heure ils arrivent à Trieste. 19h04. Ah tiens comme moi. 
18h05. Coup de téléphone. Il me rappelle. Petit qui-pro-quo. Ils viennent de comprendre que j'attendais un train aussi. Et il me font remarquer que peut être on allait être dans le même train. Je confirme. Le train que je prends vient de Venise. 
On va être dans le même train. Je gagne un long moment. Un long trajet où je n'aurais pas à attendre, à les attendre. Il me font savoir qu'ils sont à l'arrière du train.

Et à partir de là, je sens que le quart d'heure à attendre sur ce quai va être particulièrement long. J'attends du mauvais côté du quai. Je faisais en sorte d'être à l'avant du train et ne pas à avoir à marcher sur toute la longueur du quai à Trieste. Premier objectif, aller le plus lentement possible jusqu'à l'autre bout. J'essaye de ne pas marcher trop vite. Impossible. Arriver à l'autre bout en trente deux secondes. Je reste debout. J'attends une distraction pour me faire un peu oublier le temps. Je n'en trouve pas. Je m'assois. Ma jambe. Je ne réussis pas à la faire rester immobile. Mon impatience se traduit par cette espèce de convulsion. Mon corps se noue. J'ai faim. Je n'ai plus rien à manger. Je veux que le temps accélère. Je hais le temps. Je veux voir ce train arriver. Je fixe le virage à ma droite. C'est par ici qu'ils vont arriver. Il n'y a aucun mouvement, juste la lumière du soleil déjà bien bas dans le ciel. Mon regard fait des allers-retours entre les quais et ce virage au cas où ils se passent quelques choses d'un côté ou de l'autre. Mais rien. Je songe à faire quelque chose pour m'occuper, quelque chose que j'aurais du faire dans le train. J'oublie vite l'idée. Comment pourrais-je me concentrer sur quoi que ce soit. 

Sur les rails, à ma gauche un train arrive, non pas de fausse joie. Celui que j'attends vient bien de la droite. C'est le train qui va à Udine. Il est 18h15. Une distraction! En faite non. Quatre personnes descendent et six montent. C'est fini en une minute. Déjà le train repart. Un couple de cyclistes, en combinaison, vient se poser contre le garde-corps de l'escalier à cinq mètres de moi. Quelle mauvaise distraction. Ils s'embrassent un peu trop fougueusement, c'est malheureux qu'ils soient incapable de faire la distinction entre espace public et espace privée et qu'ils obligent tout le monde à voir ça. Je me remet au plus vite à fixer le virage. J'ai l'impression de voir la lumière des feux du train apparaître à chaque instant. J'ai les jambes prêtes à me faire sauter sur mes deux pieds au premier aperçu de la locomotive.

Un bruit faible. Mes sens aux aguets ne ratent rien. Trois secondes plus tard, une lumière sur les arbres, qui s'intensifie. Une forme sombre avance et sort de la pénombre, deux phares jaunes viennent éclairer la gare. Apparaissent les voitures. Elles émettent une lumière presque bleue, réconfortante et accueillante qui promet la chaleur et le confort d'un siège avant d'arriver dans son chez-soi. Je suis debout avant même d'y avoir songé. Le bruit augmente, la locomotive se rapproche encore. Au moment où elle passe devant moi, elle me fait sentir son odeur, elle fait crisser ses freins. Désagrément que tous, d'un accord informulé acceptons connaissant la promesse de cette machine. Je suis sur la ligne jaune. Mes yeux sont d'une rapidité inaccoutumée et scannent l'intérieur de chaque voiture. Au cas où, ils seraient à l'avant. Je ne les vois pas. Le train s'arrête, finalement. Je n'ai pas vu l'intérieur des trois dernières voitures. Je monte. Je rentre dans la première, je la traverse, je regarde chaque personne. Personne. J'en sort, je passe le sas et je rentre dans la deuxième. Je la traverse, toujours personne. Je m'engage dans le sas. Première porte. Deuxième porte. Un visage derrière la vitre. Victor. La porte s'ouvre. Je lui serre la main. Le visage d'Anne-Sophie apparait à droite. Un grand sourire et un grand cri. Je la retrouve. Enfin. Ca me fait tellement plaisir. Les vingt minutes que je viens de passer ne sont qu'un souvenir lointain, déjà oublié. Je m'assois auprès d'eux. Tout commence maintenant.




S'ensuit ce qui restera une de mes meilleures semaines de ma vie italienne. Mais aussi certainement la seule fois où mon immense chambre m'aura paru presque petite, où la longue marche du Carso m'aura paru courte, où j'aurais trouvé il sanctuario di Monte Grisa beau. Cela aura également été faire Halloween dans un bar qui aurait dû être fermé avec huit turcs, cinq roumains, deux belges, trois polonaises et douze espagnols de passage, danser sur les musiques d'un portable et leur apprendre le rock. Hors du temps. C'est arracher des affiches immenses dans la rue pour les plier en 12 dans un sac qui voudrait être trois fois plus grand, c'est traverser la ville pour se sortir un peu mais surtout pour aller chercher un excellent tiramisu pour satisfaire le quota de notre espagnol, s'arrêter chez H&M pour voir la différence avec l'Espagne et rester 45min à l'intérieur pour essayer des vêtements  que nous ne mettront jamais mais repartir avec une paire de chaussettes, c'est dormir cinq heures, se lever à 5h30 et aller dans une Venise sous un ciel blanc, très belle et presque vide, pour une biennale d'Art Contemporain des plus intéressante, c'est 30min d'attente pour vivre un Turrell (ou le Promethée de la lumière), c'est être ivre de violence et de brutalité à cause d'artistes qui recherchent la facilité, c'est ne plus avoir de pieds mais se faire un bon macdo, c'est parler, parler beaucoup, un retour en train dans une autre dimension, et un retour dans une ville morte, ce sont des jours de soleil, des cours incroyablement longs, des tests psychologiques, des disputes récurrentes et bientôt séculaires, des soirées avec les colocs, des pizzas, des pâtes, les petits plats de notre légendaire cuisinier, Fringe à trois sur le canapé, Misfits sur deux écrans, Millenium, mais surtout la découverte et la redécouverte d'amis géniaux.



Ne me reste que Coldplay que je continue à écouter en boucle et des centaines de souvenirs. Je suis à nouveau seul. Epuisé, heureux et pleins de nouvelles résolutions et petits projets.

samedi 15 octobre 2011

Aimer manger et visiter

  Dans certains moments de ma vie, je peux me lever et avoir la certitude que je vais passer une excellente journée. Tout le monde doit probablement pouvoir le ressentir, il suffit seulement de vraiment le croire. Mais surtout, il ne faut pas se demander ce qui en fera une bonne journée, si on commence à s'attendre à quelque chose en particulier, ça n'arrivera pas; ou enfin peut être que c'est possible, je n'en suis alors pas encore capable.


  C'est ce que je ressens très régulièrement depuis que je suis arrivé en Italie. En ce  matin du 1er octobre, en ouvrant les yeux, je savais que j'allais passer une journée magnifique, du moins il allait se passer des choses qui allait la rendre magnifique.



  L'inconnu qui partage ma chambre d'auberge de jeunesse à Modena se lève, le bruit qu'il fait me réveille. 9h15, l'heure pour moi aussi de me lever. Je le vois pour la première fois. C'est un homme gras, d'environ cinquante ans, avec une importante calvitie, ne portant qu'un caleçon. Il est horrible, il m'effraie un peu. A partir de cet instant, je fait tout pour être prêt au plus vite et pouvoir quitter cette chambre. Rarement été aussi rapide. Je suis sûr, ou presque, qu'il a joué le rôle d'un pédophile dans des séries policières. Au moment de mon départ, il s'est recouché sur le flanc, dans son lit et regarde une page de journal déchirée et froissée. Je n'espère qu'une chose, que ce soir il soit parti. Maintenant, je peux le dire, il dormira à nouveau dans la même chambre que moi.


  Ce matin, au programme, visite de Modena. Ah! Il faut que j'en explique l'expérience que j'en ai déjà eu, la veille au soir. Après une journée à Bologna, ville absolument magnifique dont le classement au patrimoine mondial de l'UNESCO est parfaitement justifié; à voir absolument, je prends le train pour Modena, je m'installe à l'auberge de jeunesse, et je vais en ville pour trouver une pizzeria où manger. Un vendredi soir, à 20h, cette ville est déserte, seul un ou deux bars dans des coins de rue sont ouverts et brisent le silence, tout le reste de la ville est vide, pratiquement pas de voitures, les grandes places sont vides. Ambiance vraiment particulière, pizza vite mangé, bien content d'arriver à l'auberge.


una via di Bologna

  Donc le lendemain, j'essaye de faire abstraction de tous les préjugés de la veille, mais pas facile, dans la première église que je visite, je me fait tuer du regard par l'homme qui a passé la serpillère de partout, le sol est encore mouillé, je l'ignore de ma plus belle marche en prenant des photos comme un vrai touriste. La veille ma première église m'avait accueillie avec un très beau morceau d'orgue. Je continue en outrepassant cela et je me rends vraiment compte, à la lumière du matin, qu'elle est belle. J'aime Modena. Pas d'énormes palais exceptionnels tous les deux cents mètres, mais une grande place majestueuse avec son Duomo roman et son hôtel de ville et de très belles églises. Cependant ce qui a vraiment rendu unique cette visite, c'est l'ambiance de cette ville en ce samedi matin. Le soleil brillait, la température était idéale, les magasins étaient tous ouverts, les terrasses étaient pleines, toutes les places étaient occupées par des marchés: celui des antiquités, celui des associations et de toutes les pétitions, celui des produits artisanaux. Les trottoirs ne pouvaient contenir tous les piétons, il n'y avait presque aucune voitures, beaucoup de monde marchait sur la route. Ce qui constitue la circulation dans cette ville, ce sont les vélos, il y en a partout. Génial. Pour rentrer en voiture dans la ville, il faut résider dans son enceinte, très restrictif.
Petite action. Pendant environ deux minutes, je me suis retrouvé à suivre deux hommes. Ils parlaient en anglais, l'un était italien, l'autre américain. L'italien essayait de convaincre l'américain qu'aux prochaines élections, il devait voter pour  Barack Obama, c'était lui qui était le meilleur pour le reste du monde, "Tu veux un nouveau Bush, et d'autres guerres?" 

Modena - Passage couvert
Modena - Escalier de l'Hôtel de Ville






























































 Il est midi, je vais à la gare. J'avais d'abord prévu d'aller à Reggio Emilia, une ville à un quart d'heure de train. Au moment d'acheter le billet, mon instinct me dit que j'aurais le temps dans ce qu'il me reste de la journée de visiter aussi Piacenza, ville que j'avais fait disparaitre de mon itinéraire, à 1h30 de Modena. Donc je prends mon billet pour Piacenza. Je dors une bonne partie du trajet. J'arrive un peu avant 14h. Je décide qu'à 16h, je dois être dans un train pour Reggio Emilia.
    

  La ville est morte, le marché vient de se terminer, les camions-balayeurs nettoient les places, il y a des travaux partout, toutes les églises sont fermées et ne rouvriront qu'à 16h. Je me sens un peu seul au monde. La ville est belle, petite avec de très beaux bâtiments mais je sens qu'elle ne m'aime pas. Je traverse tranquillement au passage piéton, et un italien me klaxonne sans raison, je vais dans la cour d'un musée, je prends une photo, un garde sort et me dit de supprimer la photo, il faut un accord du musée pour le prendre en photo. J'ai l'impression que tout le monde me regarde un peu bizarrement avec mon appareil photo, pourtant je n'ai pas comme la veille mon t-shirt jaune avec marqué COOL en énorme, ils ne doivent pas avoir l'habitude des touristes, je l'impression d'être l'unique exemplaire qui s'y est perdu. Je quitte la ville, sans trop de regret, en ayant comme bel au revoir le son d'un orgue qui se prépare à recevoir un mariage dans sa majestueuse cathédrale. 
Leçon.Visiter une ville italienne entre 13h et 16h est une chose à ne pas faire. Tout est fermé, les rues sont vides et les gens pressés. 
Piacenza, je reviendrais. Je veux te connaître, vraiment.

Cathédrale de Piacenza

Piacenza


Piacenza - Cour intérieure































  Reggio Emilia me voilà, je sais que tu m'attendais. Je regarde pour mon retour la fréquence des trains pour Modena et jusqu'à quelle heure je peux rester. J'ai de la marge. 


  Je m'engage dans la rue principale.(1) La lumière du soleil est très belle, il est 17h,  elle est légèrement orangée et les ombres s'agrandissent. Je ne peux pas voir le bout de la rue, elle est légèrement courbe, chacun des deux côtés a un large trottoir, mais celui à ma gauche est doublé d'une galerie sous arcade typique, comme dans toutes les villes que j'ai déjà vu. Très agréable. Entre les magasins, on peut apercevoir les magnifiques cours intérieures des immeubles. Je marche longtemps dans cette rue, m'arrête dans les deux ou trois églises que je rencontre, toutes ouvertes, regarde cette foule d'italiens toute sur son 31. La circulation automobile est ici aussi restreinte, génial. J'avance, je ne bifurque pas, étonnant de ma part. Je sens qu'il faut attendre. Je tourne enfin, c'est par ici que je dois aller. Je surgit sur une place, pas très grande, avec un marché, une très belle église, entourée de magasins sous des arcades.(2) Je suis la foule. Je passe devant une tour, d'autres églises, des palais, beaucoup de magasins et je sens que je vais arriver sur La grande place avec l'Hôtel de ville et le duomo. Mais un autre bruit s'ajoute à celui de la foule. Je l'entend plus distinctement à chaque pas. Une musique. Je la connais. Bien. Oh. Je sais ce que c'est. Une des musiques du CD d'entrainement au club. Il y a du rock acro sur la place principale de la ville. Et là, sans explication aucune, (vraiment?) le rythme de ma marche s'accélère. A l'arrivée sur la place, je vois une masse de gens, compacte, qui regarde tous ce qui se passe au centre. Je m'approche. Bien content de n'être pas si petit que ça. J'arrive à avoir une vue assez bonne sur ce qui se passe. Trois couples de danseurs font des acros. Ils ne sont pas mauvais du tout, mais ils ne sont pas nets et propres dans ce qu'ils font. M'en fous. Je suis en Italie, dans une ville dont les rues sont pleines, en train de regarder du rock acro. Je me sens bien.


Reggio-Emilia - Rue Principale (1)
Reggio-Emilia - l'Eglise de la première place (2)






  Ils finissent. ensuite vient une démonstration de salsa. Je ne regarde plus. Je me dit: Matthieu, tu dois aller communiquer avec ces gens. J'ai comme une petite boule de stress qui apparait dans mon ventre. Les danseurs sont de l'autre côté de la piste. Je fais le tour. Je me faufile derrière eux. Ils se parlent et rient. Je les dépasse. Je reste sur le côté.
J'y vais, j'y vais pas?J'hésite.


  Seul deux des danseurs sont encore sur le bord, les autres sont retournés sur la piste pour faire un peu de salsa. Ils ne parlent plus. Je me lance. Je tapote l'épaule du danseur qui fait bien une tête de plus que moi.
Buenasera! Sono francese. Posso parlare in inglese?


  Et c'est parti. Sa danseuse et copine rentre dans la conversation. Il y a de multiples obstacle à cette discussion. Déjà la langue. Il parle un peu français, ils parlent un peu en italien et ils parlent aussi en anglais. Le mix des trois langues est assez particulier. Ensuite. Nous sommes sur le bord de la piste, la musique est forte, très forte. C'est un moment énorme. ils essayent de me donner leur nom pour que l'on deviennent amis-facebook. Impossible de comprendre, on arrive tout de même à s'en sortir. 


  C'est un détail, je n'ai parlé à personne depuis deux jours, je veux parler. On discute pendant vingt minutes. Super cool. Je les quitte, ne voulant pas abuser de leur gentillesse Je souris. Tout seul. Niaisement. C'est bon. Je me sens vraiment bien. Je quitte la place. Je marche dans la ville. Elle est vraiment très belle. J'aime cette ville. Je vais de rues en rues, je prends quelques photos. Je me retrouve à nouveau sur la place. La démonstration continue. 




  L'hôtel de ville est en contre jour, une intense lumière orange inonde la place, la lune apparaît derrière l'église, le flux incessant de gens, qui rentrent et sortent, qui parlent, s'arrêtent et rient, tout cela avec de grands gestes et en italien. C'est beau. 


Reggio-Emilia - Soleil couchant sur le Duomo

  Là forcement, elle devait passer. La musique qui est le plus passée sur les radios cet été. On l'a tous beaucoup trop entendu. Party Rock Anthem. Elle continue à toujours me donner envie de bouger. Ils lancent sur la foule six énormes ballons violets de bien un mètre de diamètre que les gens renvoient. Une onde de joie se répand. 


  Elle m'atteins. Mon esprit déjà euphorique est le premier touché. Ne sachant que faire d'une telle intensité, il la transmet au reste de mon corps. Elle se propage. C'est un frisson pur et intense. Wouah. Sensation assez déroutante, soudaine et inexpliquée. L'air frais du soleil couchant est rafraichissant. Je me sens tellement bien. Je veux que ça continue longtemps. Je veux aller sur la piste et danser, courir autour de la place, m'asseoir par terre et regarder, parler à tout le monde, écouter très fort de la musique, manger une énorme glace et pleurer de joie. Au lieu de cela, je quitte la place, le son de la musique diminue lentement, très lentement. Je me suis engagé dans des rues vides et un peu sombre, où il n'y a que des habitations. Je ne croise que de jeunes couples, assis sur des marches, s'embrassant. Les frissons disparaissent mais reste un bien-être intérieur. Je n'entend plus la musique. Je suis loin. Je marche. Je ne pense plus. Je ne vois plus rien. Je n'entend plus rien.  Je ne sens plus rien. Jusqu'à ce que j'arrive sur une grosse artère où la circulation est importante, je la quitte au plus vite, en marchant sous les arbres. Je rejoins la grande rue à arcades et je retourne sur la grande place.


Reggio-Emilia - Deux monuments du Patrimoine Italien

  La démonstration vient tout juste de se terminer. Il fait plus sombre. Les lampadaires se sont allumés. Une musique de fond commence, accompagnant les au revoir. Je ne crois pas à ce que j'entend. Ce n'est pas possible. Si. J'ai bien entendu. Paul Kalkbrenner. Je vais m'assoir sur le bord de la piste. Pour apprécier le moment. Ecouter cet artiste génial, en cet endroit dont je suis vraiment tombé amoureux. Je reste un long moment. 


  Je décide de partir. Il commence à être tard. Je prends le chemin de la gare, je trouverais en route quelque chose à manger. Entre les magasin, maintenant tous fermé, une pancarte invite à s'engager dans une petite impasse. Une pizzeria. Je la sens bien. Une femme bien ronde prends les commandes, l'authentique mammà italienne, son mari est juste à côté et fait les pizzas. Une vrai pizzeria. Un choix parmi  une quarantaine de pizzas différentes, allant de 3,50euros à 6,50euros. Je commande. Une belle marguerita. Je ne comprends pas tout ce qu'il se passe autour de moi, mais le peu que j'en comprends me fait penser que j'ai encore eu de la chance pour ce coup. Toutes les personnes qui viennent commander après moi repartent, ils doivent attendre une heure pour être servis. Je ne comprends pourquoi mais moi, je le suis en 10min. Je pars vite à la gare avec ma grande pizza. 


  Je m'assois sur un banc du quai numéro 2. Le train a du retard, normal. Je commence ma pizza. A la fin de ma première part, une des choses stupides que j'aime le plus; qu'un train de marchandises passe devant moi quand j'attends. Mais là, c'est un train long, très long, et qui passe très vite. C'est génial. Il crée un déplacement d'air énorme, la poussière vole de partout, tout s'envol, les sacs de poubelles deviennent complètement fous, le bruit est assourdissant. Je suis le seul à ne pas baisser la tête pour éviter les poussières. Je regarde ce train défiler, avec un grand sourire. C'est beau. Quelle journée. Que me réserve le lendemain, je ne sais pas, mais ça ne pourra pas être aussi exceptionnel que cette fin de journée.


  Le lendemain, une autre bonne journée, visite de Parma. Sans tous les petits hasards qui ont rendu la veille unique, mais c'est une très belle ville. J'en retiens deux choses: l'excellente gelateria dans laquelle j'ai dû faire preuve de volonté pour m'empêcher de prendre des glaces trop grosses; et bien sûr l'opéra. Le temps a été avec moi. Il était ouvert en ce dimanche matin. Je pensais avoir la chance de pouvoir voir la grande salle. La jeune fille à l'entrée m'a proposé de monter à l'étage pour assister à un concert gratuit. Je monte, arrive dans une très belle salle, des chaises, un piano à queue sur une estrade. Un homme fini tout juste une présentation que je n'aurais pas compris. J'assiste à l'interprétation d'extraits d'opéra de Verdi par trois chanteurs et une pianiste. Moment des plus agréables. 

Parma


  Cinq heures de train. Retour à Trieste, avec 20 min de retard. L'expédition est terminée. Trois jours exceptionnels en Emilia-Romana. 



mardi 27 septembre 2011

The Beginning

   Comme une envie de pleurer, il est 15h30, dimanche 18 septembre, je viens de laisser ma mère et ma soeur dans un bus en direction de l'aéroport de Venise-Marco Polo, où elles prendront leur avion pour retourner en France.

   Moi, Matthieu, étudiant en architecture à Nancy, 20ans, je quitte la piazzale Roma, la seule place de Venise accessible aux véhicules terrestres motorisés, je quitte la voie  de la simplicité pour un an pour m'engager dans l'imprévisible. Je marche lentement, au rythme de Turning Tables de ADELE, lentement mais surement. Je traverse la foule de touristes, monte puis descends il Ponte della Costituzione. Les marches de Calatrava sont particulièrement adaptées à ma marche. Je me suis rarement senti aussi seul et perdu, c'est ce que l'on ressent juste avant de se rendre compte que l'on est incapable de savoir ce que l'on fera le lendemain. L'inconnu. Il m'attend. Là, c'est effrayant et fascinant.

   C'est le début officiel de ma vie d'ERASMUS, 9 mois en Italie, je ne peux compter que sur moi. 
   Ayant trente minutes à atteindre avant mon train pour Trieste, je m'accoude au sommet du pont enjambant le Canal Grande, devant la gare; le regard vide, j'observe l'agitation de cette ville où fourmillent tous ces gens, qui la traversent sans la voir; la circulation incessante des vaporettos, les bus vénitiens, soumis aux remous des canaux.  La Sérénissime ne retrouvera le calme qu'à la nuit tombée, quand tout le monde dormira.

   Je ne peux rester en place, je dois marcher, marcher; attendre, attendre, encore et encore. L'inconnu. Je ne fais qu'y penser. J'ai tellement hâte d'être surpris par cette nouvelle vie. 
Quel accueil me fait l'Italie! J'atterris, et je comprends enfin que le message qui défile sur tous les écrans signifie qu'il y a une grève du personnel. Le trafic repassera à la normale après 22h. A ce moment là, je ne réalise pas que je ne pourrais avoir un train qu'à 22h57, soit plus de sept heures après avoir quitté ma mère et ma soeur.

Vue depuis le Pont près de la gare.

   Je dois m'occuper, je devrais lire, apprendre cette nouvelle langue. Impossible.  Je m'occupe, je dois m'occuper, je prends le premier vaporetto que je trouve, il me dépose au Rialto, je marche, je marche, fasciné par cette ville, son ambiance, ses couleurs, son odeur, ses bruits, ses palais, ses ruelles et ses canaux; répugné par cette foule pressée, qui se bouscule de peur de ne pouvoir avoir son bus ou la meilleure place dans le bateau, suivant le chemin prédéfini entre la place St Marc et il Ponte di Rialto, obsédée par le masque kitch qu'elle doit s'acheter pour montrer qu'elle est allée à Venise et qui ira si bien sur le mur du salon, j'ai faim, je prends une espèce de pizza roulée, un vendeur insupportable et plus intéressé par son portable que par me faire payer me sert, repas gratuit, je fuis tous ces touristes pour des ruelles vides, je veux me perdre, impossible, on se retrouve toujours sur la place St Marc, seules les personnes qui se déplace avec une carte diront qu'ils se sont perdu, je trouve un passage que personne ou presque n'emprunte partant de St Marc, magnifique, de très beaux magasins, je trouve une fontaine d'eau potable, là où tout le monde passe, je bois gratuitement et à 1m50 de moi, ils font la queue pour payer deux euros leur bouteille, je prends un vaporetto, il me conduit devant une église magnifique, San Giorgio Maggiore où Kapoor a fait une installation, une tornade dans le coeur, il est dingue, 45min de vaporetto pour retourner à la gare, des vénitiens montent et descendent, ils ont fait leur course, on croise un énorme paquebot, tous ses passagers  sont sur le pont ou sur leur terrasse, ils sont venus à Venise, plus besoin de descendre du bateau, ils ont "vu" Venise, impressionnant quand même, le bateau est deux à trois fois plus haut que la ville, arrivée à la gare, ma vessie est minuscule, je refuse de payer 0,80€, je tourne en rond autour de la gare, je passe dans des ruelles sombres, je ne peux souiller cette ville, il fait nuit, tôt, tout le monde mange, des mariés rentre chez eux après une séance photo, les esclaves du tourisme font la démonstration de leurs hélicoptères lumineux, je repasse encore par les mêmes ruelles, un parc sombre, du monde, dommage, un coin en travaux, des poubelles, je vais beaucoup mieux, je mange de la pizza et un coca, je m'assois, je fais tous les sièges ou presque de la gare en retournant voir les écrans des trains, encore, je lis,j'écoute Adèle, je donne les deux euros manquant à une américaine pour qu'elle puisse s'acheter son billet, ça fait plaisir de communiquer et d'aider quelqu'un, elle m'offre une grosse tablette de chocolat, délicieuce, Adèle, toujours,  un train dans une heure, c'est celle qui passe le plus vite, je m'assois dehors avec Adèle, je regarde la pluie tomber, à côté de moi, mes amis inconnus qui n'ont plus à attendre de trains, ils n'en n'auront pas ce soir, ils commencent leur nuit et dormiront sur des cartons, il fait chaud, je me sens bien, je pourrais attendre encore un peu, je dois partir.

   Je m'installe dans le train, des japonaises parlent fort, ça pue, je ne peux dormir, je change de wagon, le silence, mais je ne peux rester, la clim, il fait trop froid. Je retourne à ma place, elle est encore chaude. Je dors. Quand je me réveille, Trieste Centrale. 

   Je suis enfin arrivé, je suis un légume qui doit marcher 20min pour rejoindre son appartement et qui espère qu'il ne pleuvra plus pour un moment. Je vois une tête qui ne m'est pas inconnue, on me fait un coucou et un grand sourire, il est 1h du matin. Lorenzo m'attend. Il est en scooter, il a emprunté celui de Simoné, c'est la première fois qu'il le prend. Il n'arrive pas à le démarrer, la situation est vraiment drôle et tellement décalée. Je suis en Italie, je reviens de Venise où j'ai attendu sept heures, je suis sur le parking de la gare de Trieste, avec un italien que je ne connais pas et avec qui je vais habiter pendant un an, il essaye de faire démarrer ce scooter et de faire rentrer sa tête dans un casque trop petit pour lui. 

   Là, un moment magnifique. Je suis à l'arrière du Piaggio qui traverse Trieste à pleine vitesse, la ville est vide à cette heure si avancée. Tous les feux sont oranges clignotants, à quoi bons ralentir aux intersections, il n'y a personne. Sensation enivrante de puissance, sentir le vent et la vitesse. La lumière jaune des lampadaires se reflète sur le sol mouillé, les lourds nuages électriques sont bas et l'air est humide. Venise et Trieste, les éternelles rivales, l'une m'a soumis à l'attente, l'autre se prosterne devant moi, pour me montrer son plus beau visage. L'orage s'est arrêté pour que je puisse la voir ainsi.


Trieste me souhaite la bienvenue.


   Après avoir franchi les quatre hauts étages et les 104 marches qui séparent la rue de l'appartement, après avoir parlé pendant encore une bonne heure avec Lorenzo et Luaï, le libanais, qui nous apprends que c'est son anniversaire, mangé des pâtisseries libanaises délicieuses, il est alors 3h du matin, je me couche. L'orage a repris ses droits sur la ville, j'écoute le tonnerre et la pluie qui tombe, je regarde la lumière des éclairs illuminer ma chambre. Je m'endors, serein et heureux.