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dimanche 25 décembre 2011

Passeggiata Notturna


Tirare.

Je tire la lourde porte centrale, rentre rapidement, ouvrant au minimum la porte, ne voulant pas faire rentrer le tohu-bohu infernal de l'avenue à cette heure de pointe.

Wouah.

Je ne pense pas avoir déjà vécu un passage entre deux univers aussi opposé.  Du froid, du vent, du bruit, du cahut, l'obscurité à la chaleur, le calme, la douce lumière. L'intérieur de cette église est, je ne sais pas, très inhabituel. Ce n'est pas une église catholique c'est certain, probablement une église orthodoxe. C'est un espace presque carré, haut; un balcon forme un U  au dessus de l'entrée, créant une transition avec l'extérieur. Au centre, rien, seul le magnifique dallage de marbre. Sur trois côtés, une double rangée de stalles. Et sur le dernier, un jubé, proche du mur du fond. Tout est peint ou sculpté. Ne laissant que peu de place au vide. Pourtant, cela ne crée pas le sentiment d'étouffement qu'il est possible de ressentir dans certaine église baroque. La lumière est émise par deux immenses lustres d'argent et de très haut candélabres situés devant le jubé. La lumière est faible et douce, mettant en valeur cet espace et donnant une vision presque juste de ce que pouvait être la lumière dans ce lieu en un autre temps.

Seul un homme est présent, un veil homme, sur la gauche, assis sur une stalle dont il a retiré le cordon rouge dissuadant normalement de s'assoir. A côté de lui un seau, un balais et une serpillière. Il me fixe. Il ne me lâche pas des yeux. Il est très ridé et un peu vouté. Le poids de toute une vie pèse sur ses épaules, marquée de grands moments de souffrances et de nombreuses résignations. Je ne peux continuer à le regarder. 
Il est un rappel trop fort à ce qu'est la dure réalité du monde, au fait que tous mes rêves sont ceux d'un jeune naïf qui ne sait pas ce qui l'attend, qui ne veut pas voir, pas encore.
Il est comme une vanité posé au milieu d'un tableau, tableau qu'est cette église, rappelant que la vie n'est pas que plaisir, que la mort nous attend.
Il est comme le capharnaüm de la rue, une opposition complète à cette église à laquelle il est complètement dévoué, pour la mettre encore plus en valeur.

Je me rends soudain compte que cette ambiance si particulière n'est pas seulement dû à ce lieu, à sa lumière. Une mélodie et des chants résonnent, flotte dans cet air. Un orgue et un choeur d'hommes. La mélodie est extrêmement douce et porte l'esprit, le libère; ces voix, si graves, le font revenir, incite à s'arrêter, s'installer et penser.

Je veux m'assoir. C'est impossible. Je marche, très lentement, les yeux se promenant sur ce qui m'entoure mais ne voyant pas vraiment Je me mets à penser, à tout, surtout à rien.



"J'ai une nouvelle affiche trop belle, le cours de photographie est toujours aussi ennuyant mais j'ai pu réfléchir à tous mes petits projets photos. Il y a une semaine nous étions le 11/11/11 et à 11h11min11sec je fixais ma montre. J'ai revu l'expo d'art contemporain où expose Marco, c'est vraiment très réussi, à la sortie de l'université, la mer et le ciel ont cette couleur rouge-rose qui suis les beaux coucher de soleil, laissant la ville en contrebas dans l'obscurité de la nuit, magnifique. 
Donc ce soir, je fais l'urba sur Gorizia, demain matin je rencontre Steven pour le tandem,  après je vais visiter le musée d'art contemporain au palais Revoltella avec les jumelles, il faut que je rentre en contact avec magda pour savoir si nous faisons quelque chose dimanche, ce serait bien d'aller au concert le soir, un peu dégouté d'avoir loupé la projection de Drive en VOSTI, quand je rentre je dois penser à télécharger le nouvel album de Florence & The Machine, il faut que je me décide où je me fais mon petit-gros voyage du 16 au 21 décembre. Il faut que je me dépêche de me décider. Si j'ai des billets d'avion à m'acheter il vont vite augmenter. C'est dans…un mois. Nous sommes le 18 novembre … le 18, le 18 novembre. 

Deux mois. Cela fait maintenant deux mois que je suis dans ce pays. Deux mois que j'habite via Gambini, dans ma grande chambre de 25m2, où j'ai si souvent froid, une semaine que j'ai décidé de ne plus me mettre sur mon canapé, où je n'arrive pas à travailler. Deux mois que j'habite avec Lorenzo, Simone et Luaï. J'ai l'impression que cela fait tellement plus longtemps. Les jours passent tellement vite. Les semaines passent beaucoup trop rapidement. Mais ça doit être parce que j'aime vraiment cette vie italienne. J'aime mon appartement, ses imperfections, la nouvelle fenêtre en carton, les robinets d'eau froide.  J'aime cette sensation que j'ai si souvent, en arrivant dans la rue, ma rue, en montant ces quatre étages, si longs, de mon immeuble, en ouvrant la porte et en m'avançant dans le couloir, jusqu'au moment d'ouvrir la porte de la chambre, qui bloque toujours un peu, cette sensation qui me fait me demander, mais qu'est ce que je fais là, où est ce que je suis, pourquoi je ne suis pas en France. Ce sentiment d'être perdu, de ne pas être à l'endroit où je devrais être, au milieu de gens qui ne parle pas ma langue et qui ne vivent pas de la même manière. Cette sensation tellement déroutante. Et bien je l'aime aussi, parce que c'est tellement agréable de se sentir plonger dans quelque chose que l'on ne connait pas et de découvrir un peu plus tous les jours. J'espère , vraiment, pouvoir continuer à la connaitre, en Italie, cette année et après, dans les autres pays dans lesquels j'habiterais.

Il est temps que je sorte, si seulement j'avais pu m'assoir, je serais rester très longtemps. J'aurais probablement sorti mon carnet et mon crayon, pour écrire; j'aurais probablement sorti mon livre, pour lire; j'aurais probablement simplement posé mon sac et ma nouvelle affiche au sol, pour continuer à penser.

Spingere.

Je pousse cette lourde porte et sort rapidement. Je me retrouve face à la mer, la large avenue et sa circulation m'en séparant. Je prends la direction de l'appartement. Je m'engage dans la première rue à gauche, tournant le dos à la mer. J'avance. Je croise tous ces italiens, ces magasins, ces bars, ces bâtiments.  Cette ville. Je veux continuer à la découvrir, qu'elle me surprenne, encore. Je pense à la liste des choses qu'ils me restent à visiter, elle est encore longue. Demain, elle réduira un peu. Et pour la première fois, je n'irai pas seul. Les jumelles. Deux italiennes qui vont devenir mes amis. Les premières personnes en dehors de mes colocataires avec qui j'ai pu discuter librement, être moi même, rire, comme avec mes amis, et en italien. 

Je m'arrête devant un magasin de chaussures, il a du potentiel. Je rentre. Les quelques modèles de chaussures homme sont à l'entrée, à gauche. Il me faut de nouvelles chaussures. J'ai deux paires, une avec des trous, l'autre qui me détruit les pieds. Je sais exactement les chaussures que je veux. C'est le problème. Beaucoup ne passe pas l'examen du premier regard ou celui du prix. Mais là, deux paires pourraient passer avec un A+, je reviendrais. J'ai envie de marcher, de réfléchir.

Je ressort dans le froid. J'aime tellement marcher, sentir la fraîcheur et le vent sur mon visage, seul. Je repense à cette année, qui sera probablement comme ces deux premiers mois. Très solitaire. C'est assez régulièrement difficile de se dire que l'on ait seul, physiquement seul loin de ses amis. Que l'on ne pas aller quelques part, n'importe où avec eux, parler de tout et surtout de rien. Mais où rencontre-t-on les autres, les erasmus?Dans les soirées erasmus. Je sais depuis toujours que je n'en ferais pas partie, mais le savoir n'est pas le vivre. Etre dans son appartement quand les autres, qui ont l'air sympathique rient, s'amusent autour d'une bière, s'invitent à des soirées, des sorties, forment un groupe. Je n'aime pas me rendre compte de cela. Mais je n'aime pas les bars, je n'aime pas la bière, c'est trop bruyant et j'y suis transparent. Je ne me suis jamais lié d'amitié avec quelqu'un de cette façon, je ne m'y sens pas moi-même et ce n'est pas ce que je suis. 
Je vais me faire de vrais amis, plus lentement mais plus surement. Des italiens en feront partis, pour que je progresse dans cette langue que j'aime tant, mais aussi parce que j'apprécie ces italiens. J'aime leur pays. Je suis sur la bonne voie. 
J'ai accepter tout cela. 
Je vais continuer de faire en sorte que cette année soit exceptionnelle.

Je reçois un sms. Je suis Piazza Garibaldi, je traverse à l'orange, comme toujours. Je suis bientôt arrivé. Rien d'intéressant à récupérer devant tous les magasins qui ont mis leur cartons devant leur entrée. Je sors mon portable italien qui envoie des sms et reçoit des appels, avec option radio et réveil. C'est Laura, la jumelle. Je mange avec elles demain à midi, nous irons au musée après.

Je vais passer ma journée à parler en italien. Je vais parler toute la journée une langue dont je ne connaissais presque rien il y a encore deux mois. C'est vraiment génial, se sentir progresser, se souvenir des mots que l'on a entendu, que l'on a compris, plus ou moins rapidement, avec ou sans aide et les réutiliser, se rendre compte que l'on fait une faute ou que la phrase est juste. Mais surtout se rendre compte de l'immense marge de progression, de tout le chemin à parcourir, une promesse de jours encore chargés en surprise et en découverte.

Je passe devant tous ces bars slovènes, à travers le nuage de fumée. Je passe devant Eurospesa, encore ouvert, pas de course ce soir. Je tourne à gauche pour m'engager via Gambini. Je monte un peu la rue, la traverse en biais. Je lève les yeux. La chambre de Simone est allumée. Ma main, dans la poche gauche de mon jean cherche la clé au bout rond, la sort et l'insert dans la serrure. Je passe la porte, regarde machinalement la boite au lettre et pousse la porte de gauche avant d'allumer la lumière. L'ascension commence. Ces marches sont horribles, trop basses et les étages trop haut. 1er étage. Je me fais les spaghettis ou les pâtes tubes? Le noeud bleu sur la porte de gauche, deuxième étage. Les spaghettis fines, elles sont plus rapides à cuire et j'ai faim, avec la sauce rouge pomodori. Troisième étage, Geogiev. Bientôt arrivé. Retour dans la poche, à la recherche de la clé à bout carré. Trouvé. J'arrive devant la porte. Par reflex, regard par le petit occulus. La cuisine est allumée. J'ouvre la porte, elle couine. Je suis chez moi. 

"Ciao!"