Dans certains moments de ma vie, je peux me lever et avoir la certitude que je vais passer une excellente journée. Tout le monde doit probablement pouvoir le ressentir, il suffit seulement de vraiment le croire. Mais surtout, il ne faut pas se demander ce qui en fera une bonne journée, si on commence à s'attendre à quelque chose en particulier, ça n'arrivera pas; ou enfin peut être que c'est possible, je n'en suis alors pas encore capable.
C'est ce que je ressens très régulièrement depuis que je suis arrivé en Italie. En ce matin du 1er octobre, en ouvrant les yeux, je savais que j'allais passer une journée magnifique, du moins il allait se passer des choses qui allait la rendre magnifique.
L'inconnu qui partage ma chambre d'auberge de jeunesse à Modena se lève, le bruit qu'il fait me réveille. 9h15, l'heure pour moi aussi de me lever. Je le vois pour la première fois. C'est un homme gras, d'environ cinquante ans, avec une importante calvitie, ne portant qu'un caleçon. Il est horrible, il m'effraie un peu. A partir de cet instant, je fait tout pour être prêt au plus vite et pouvoir quitter cette chambre. Rarement été aussi rapide. Je suis sûr, ou presque, qu'il a joué le rôle d'un pédophile dans des séries policières. Au moment de mon départ, il s'est recouché sur le flanc, dans son lit et regarde une page de journal déchirée et froissée. Je n'espère qu'une chose, que ce soir il soit parti. Maintenant, je peux le dire, il dormira à nouveau dans la même chambre que moi.
Ce matin, au programme, visite de Modena. Ah! Il faut que j'en explique l'expérience que j'en ai déjà eu, la veille au soir. Après une journée à Bologna, ville absolument magnifique dont le classement au patrimoine mondial de l'UNESCO est parfaitement justifié; à voir absolument, je prends le train pour Modena, je m'installe à l'auberge de jeunesse, et je vais en ville pour trouver une pizzeria où manger. Un vendredi soir, à 20h, cette ville est déserte, seul un ou deux bars dans des coins de rue sont ouverts et brisent le silence, tout le reste de la ville est vide, pratiquement pas de voitures, les grandes places sont vides. Ambiance vraiment particulière, pizza vite mangé, bien content d'arriver à l'auberge.
Donc le lendemain, j'essaye de faire abstraction de tous les préjugés de la veille, mais pas facile, dans la première église que je visite, je me fait tuer du regard par l'homme qui a passé la serpillère de partout, le sol est encore mouillé, je l'ignore de ma plus belle marche en prenant des photos comme un vrai touriste. La veille ma première église m'avait accueillie avec un très beau morceau d'orgue. Je continue en outrepassant cela et je me rends vraiment compte, à la lumière du matin, qu'elle est belle. J'aime Modena. Pas d'énormes palais exceptionnels tous les deux cents mètres, mais une grande place majestueuse avec son Duomo roman et son hôtel de ville et de très belles églises. Cependant ce qui a vraiment rendu unique cette visite, c'est l'ambiance de cette ville en ce samedi matin. Le soleil brillait, la température était idéale, les magasins étaient tous ouverts, les terrasses étaient pleines, toutes les places étaient occupées par des marchés: celui des antiquités, celui des associations et de toutes les pétitions, celui des produits artisanaux. Les trottoirs ne pouvaient contenir tous les piétons, il n'y avait presque aucune voitures, beaucoup de monde marchait sur la route. Ce qui constitue la circulation dans cette ville, ce sont les vélos, il y en a partout. Génial. Pour rentrer en voiture dans la ville, il faut résider dans son enceinte, très restrictif.
Petite action. Pendant environ deux minutes, je me suis retrouvé à suivre deux hommes. Ils parlaient en anglais, l'un était italien, l'autre américain. L'italien essayait de convaincre l'américain qu'aux prochaines élections, il devait voter pour Barack Obama, c'était lui qui était le meilleur pour le reste du monde, "Tu veux un nouveau Bush, et d'autres guerres?"
| Modena - Passage couvert |
| Modena - Escalier de l'Hôtel de Ville |
Il est midi, je vais à la gare. J'avais d'abord prévu d'aller à Reggio Emilia, une ville à un quart d'heure de train. Au moment d'acheter le billet, mon instinct me dit que j'aurais le temps dans ce qu'il me reste de la journée de visiter aussi Piacenza, ville que j'avais fait disparaitre de mon itinéraire, à 1h30 de Modena. Donc je prends mon billet pour Piacenza. Je dors une bonne partie du trajet. J'arrive un peu avant 14h. Je décide qu'à 16h, je dois être dans un train pour Reggio Emilia.
La ville est morte, le marché vient de se terminer, les camions-balayeurs nettoient les places, il y a des travaux partout, toutes les églises sont fermées et ne rouvriront qu'à 16h. Je me sens un peu seul au monde. La ville est belle, petite avec de très beaux bâtiments mais je sens qu'elle ne m'aime pas. Je traverse tranquillement au passage piéton, et un italien me klaxonne sans raison, je vais dans la cour d'un musée, je prends une photo, un garde sort et me dit de supprimer la photo, il faut un accord du musée pour le prendre en photo. J'ai l'impression que tout le monde me regarde un peu bizarrement avec mon appareil photo, pourtant je n'ai pas comme la veille mon t-shirt jaune avec marqué COOL en énorme, ils ne doivent pas avoir l'habitude des touristes, je l'impression d'être l'unique exemplaire qui s'y est perdu. Je quitte la ville, sans trop de regret, en ayant comme bel au revoir le son d'un orgue qui se prépare à recevoir un mariage dans sa majestueuse cathédrale.
Leçon.Visiter une ville italienne entre 13h et 16h est une chose à ne pas faire. Tout est fermé, les rues sont vides et les gens pressés.
Piacenza, je reviendrais. Je veux te connaître, vraiment.
| Cathédrale de Piacenza |
Reggio Emilia me voilà, je sais que tu m'attendais. Je regarde pour mon retour la fréquence des trains pour Modena et jusqu'à quelle heure je peux rester. J'ai de la marge.
Je m'engage dans la rue principale.(1) La lumière du soleil est très belle, il est 17h, elle est légèrement orangée et les ombres s'agrandissent. Je ne peux pas voir le bout de la rue, elle est légèrement courbe, chacun des deux côtés a un large trottoir, mais celui à ma gauche est doublé d'une galerie sous arcade typique, comme dans toutes les villes que j'ai déjà vu. Très agréable. Entre les magasins, on peut apercevoir les magnifiques cours intérieures des immeubles. Je marche longtemps dans cette rue, m'arrête dans les deux ou trois églises que je rencontre, toutes ouvertes, regarde cette foule d'italiens toute sur son 31. La circulation automobile est ici aussi restreinte, génial. J'avance, je ne bifurque pas, étonnant de ma part. Je sens qu'il faut attendre. Je tourne enfin, c'est par ici que je dois aller. Je surgit sur une place, pas très grande, avec un marché, une très belle église, entourée de magasins sous des arcades.(2) Je suis la foule. Je passe devant une tour, d'autres églises, des palais, beaucoup de magasins et je sens que je vais arriver sur La grande place avec l'Hôtel de ville et le duomo. Mais un autre bruit s'ajoute à celui de la foule. Je l'entend plus distinctement à chaque pas. Une musique. Je la connais. Bien. Oh. Je sais ce que c'est. Une des musiques du CD d'entrainement au club. Il y a du rock acro sur la place principale de la ville. Et là, sans explication aucune, (vraiment?) le rythme de ma marche s'accélère. A l'arrivée sur la place, je vois une masse de gens, compacte, qui regarde tous ce qui se passe au centre. Je m'approche. Bien content de n'être pas si petit que ça. J'arrive à avoir une vue assez bonne sur ce qui se passe. Trois couples de danseurs font des acros. Ils ne sont pas mauvais du tout, mais ils ne sont pas nets et propres dans ce qu'ils font. M'en fous. Je suis en Italie, dans une ville dont les rues sont pleines, en train de regarder du rock acro. Je me sens bien.
| Reggio-Emilia - Rue Principale (1) |
| Reggio-Emilia - l'Eglise de la première place (2) |
Ils finissent. ensuite vient une démonstration de salsa. Je ne regarde plus. Je me dit: Matthieu, tu dois aller communiquer avec ces gens. J'ai comme une petite boule de stress qui apparait dans mon ventre. Les danseurs sont de l'autre côté de la piste. Je fais le tour. Je me faufile derrière eux. Ils se parlent et rient. Je les dépasse. Je reste sur le côté.
J'y vais, j'y vais pas?J'hésite.
Seul deux des danseurs sont encore sur le bord, les autres sont retournés sur la piste pour faire un peu de salsa. Ils ne parlent plus. Je me lance. Je tapote l'épaule du danseur qui fait bien une tête de plus que moi.
Buenasera! Sono francese. Posso parlare in inglese?
Et c'est parti. Sa danseuse et copine rentre dans la conversation. Il y a de multiples obstacle à cette discussion. Déjà la langue. Il parle un peu français, ils parlent un peu en italien et ils parlent aussi en anglais. Le mix des trois langues est assez particulier. Ensuite. Nous sommes sur le bord de la piste, la musique est forte, très forte. C'est un moment énorme. ils essayent de me donner leur nom pour que l'on deviennent amis-facebook. Impossible de comprendre, on arrive tout de même à s'en sortir.
C'est un détail, je n'ai parlé à personne depuis deux jours, je veux parler. On discute pendant vingt minutes. Super cool. Je les quitte, ne voulant pas abuser de leur gentillesse Je souris. Tout seul. Niaisement. C'est bon. Je me sens vraiment bien. Je quitte la place. Je marche dans la ville. Elle est vraiment très belle. J'aime cette ville. Je vais de rues en rues, je prends quelques photos. Je me retrouve à nouveau sur la place. La démonstration continue.
L'hôtel de ville est en contre jour, une intense lumière orange inonde la place, la lune apparaît derrière l'église, le flux incessant de gens, qui rentrent et sortent, qui parlent, s'arrêtent et rient, tout cela avec de grands gestes et en italien. C'est beau.
Là forcement, elle devait passer. La musique qui est le plus passée sur les radios cet été. On l'a tous beaucoup trop entendu. Party Rock Anthem. Elle continue à toujours me donner envie de bouger. Ils lancent sur la foule six énormes ballons violets de bien un mètre de diamètre que les gens renvoient. Une onde de joie se répand.
Elle m'atteins. Mon esprit déjà euphorique est le premier touché. Ne sachant que faire d'une telle intensité, il la transmet au reste de mon corps. Elle se propage. C'est un frisson pur et intense. Wouah. Sensation assez déroutante, soudaine et inexpliquée. L'air frais du soleil couchant est rafraichissant. Je me sens tellement bien. Je veux que ça continue longtemps. Je veux aller sur la piste et danser, courir autour de la place, m'asseoir par terre et regarder, parler à tout le monde, écouter très fort de la musique, manger une énorme glace et pleurer de joie. Au lieu de cela, je quitte la place, le son de la musique diminue lentement, très lentement. Je me suis engagé dans des rues vides et un peu sombre, où il n'y a que des habitations. Je ne croise que de jeunes couples, assis sur des marches, s'embrassant. Les frissons disparaissent mais reste un bien-être intérieur. Je n'entend plus la musique. Je suis loin. Je marche. Je ne pense plus. Je ne vois plus rien. Je n'entend plus rien. Je ne sens plus rien. Jusqu'à ce que j'arrive sur une grosse artère où la circulation est importante, je la quitte au plus vite, en marchant sous les arbres. Je rejoins la grande rue à arcades et je retourne sur la grande place.
La démonstration vient tout juste de se terminer. Il fait plus sombre. Les lampadaires se sont allumés. Une musique de fond commence, accompagnant les au revoir. Je ne crois pas à ce que j'entend. Ce n'est pas possible. Si. J'ai bien entendu. Paul Kalkbrenner. Je vais m'assoir sur le bord de la piste. Pour apprécier le moment. Ecouter cet artiste génial, en cet endroit dont je suis vraiment tombé amoureux. Je reste un long moment.
Je décide de partir. Il commence à être tard. Je prends le chemin de la gare, je trouverais en route quelque chose à manger. Entre les magasin, maintenant tous fermé, une pancarte invite à s'engager dans une petite impasse. Une pizzeria. Je la sens bien. Une femme bien ronde prends les commandes, l'authentique mammà italienne, son mari est juste à côté et fait les pizzas. Une vrai pizzeria. Un choix parmi une quarantaine de pizzas différentes, allant de 3,50euros à 6,50euros. Je commande. Une belle marguerita. Je ne comprends pas tout ce qu'il se passe autour de moi, mais le peu que j'en comprends me fait penser que j'ai encore eu de la chance pour ce coup. Toutes les personnes qui viennent commander après moi repartent, ils doivent attendre une heure pour être servis. Je ne comprends pourquoi mais moi, je le suis en 10min. Je pars vite à la gare avec ma grande pizza.
Je m'assois sur un banc du quai numéro 2. Le train a du retard, normal. Je commence ma pizza. A la fin de ma première part, une des choses stupides que j'aime le plus; qu'un train de marchandises passe devant moi quand j'attends. Mais là, c'est un train long, très long, et qui passe très vite. C'est génial. Il crée un déplacement d'air énorme, la poussière vole de partout, tout s'envol, les sacs de poubelles deviennent complètement fous, le bruit est assourdissant. Je suis le seul à ne pas baisser la tête pour éviter les poussières. Je regarde ce train défiler, avec un grand sourire. C'est beau. Quelle journée. Que me réserve le lendemain, je ne sais pas, mais ça ne pourra pas être aussi exceptionnel que cette fin de journée.
Le lendemain, une autre bonne journée, visite de Parma. Sans tous les petits hasards qui ont rendu la veille unique, mais c'est une très belle ville. J'en retiens deux choses: l'excellente gelateria dans laquelle j'ai dû faire preuve de volonté pour m'empêcher de prendre des glaces trop grosses; et bien sûr l'opéra. Le temps a été avec moi. Il était ouvert en ce dimanche matin. Je pensais avoir la chance de pouvoir voir la grande salle. La jeune fille à l'entrée m'a proposé de monter à l'étage pour assister à un concert gratuit. Je monte, arrive dans une très belle salle, des chaises, un piano à queue sur une estrade. Un homme fini tout juste une présentation que je n'aurais pas compris. J'assiste à l'interprétation d'extraits d'opéra de Verdi par trois chanteurs et une pianiste. Moment des plus agréables.